Après avoir interrogé la puissance créatrice de Les Nounous à travers Balzac, Flaubert et Ken Bugul, reste la question la plus difficile : que produit cette fiction dans la société qui la regarde ? Le destin de Jocelyne et Pascal interroge notre rapport au pardon et aux transgressions masculines. La mort d'Emma, pleurée jusque sur les réseaux sociaux, montre quant à elle que les personnages ont largement dépassé l'écran. Jusqu'où une série peut-elle être le miroir de nos valeurs ?
Jocelyne Moaké et Pascal Moaké : le moment où Les Nounous (pourrait) me dérange
C'est probablement avec Jocelyne et Moaké que mon admiration pour Les Nounous rencontre ma plus grande réserve. Pascal Moaké est construit comme un homme dont les infidélités et les comportements ont profondément perturbé son foyer. Qu'un tel personnage existe ne me dérange absolument pas. Il doit exister.
Une fiction exclusivement peuplée d'hommes fidèles, de femmes raisonnables, de parents honnêtes et de citoyens exemplaires serait probablement insupportable. Le problème n'est donc pas l'existence de Moaké.
Et montrer Pascal Moaké ne signifie évidemment pas que Les Nounous l'approuve. Il faut distinguer trois choses : ce que la série montre ; la manière dont elle le montre ; ce que nous, spectateurs, comprenons de ce qui nous est montré.
Je ne prétends donc pas démontrer que la série organise consciemment une normalisation de l'infidélité masculine.
J'interroge autre chose : le sens que peut produire la trajectoire accordée à Pascal Moaké lorsqu'on la regarde depuis la place de Jocelyne.
Après les infidélités. Après les humiliations. Après le désordre familial. Après une situation allant jusqu'à mettre gravement en péril la vie de son propre fils dans le contexte d'une affaire de femme. Cette femme, s'appelle Doty, belle, inspirante et intriguante.
Pascal Moaké reste encore l'homme autour duquel deux femmes peuvent se battre : Doty sa maîtresse légitime et Jocelyne sa femme légitime. Et c'est ici que quelque chose "pourrait" me dérange**"r"** profondément. (Ici, je parle du lecteur lambda)
Non pas comme spectateur exigeant une punition. Mais comme observateur du symbole.
Pourquoi la rédemption masculine devrait-elle passer par le sacrifice féminin ?
Jocelyne est croyanten maman pasteur. Elle prie. Elle semble porter une certaine rectitude morale.
Elle pouvait pardonner. Mais elle pouvait également pardonner et partir.
Elle pouvait prier pour Pascal Moaké sans redevenir sa femme. Elle pouvait refuser de le haïr sans accepter de reconstruire avec lui.
Quelle puissance aurait eu une Jocelyne capable de dire : « je te pardonne. Mais mon pardon ne signifie pas que je dois revenir. » Parce que pardonner, oublier et reprendre sont trois verbes différents.
Le pardon peut être individuel. La réconciliation nécessite deux personnes. La reconstruction d'un couple devrait nécessiter davantage : confiance, transformation, temps et preuve.
Je ne dis pas que Jocelyne « devait » partir. Ce serait remplacer une injonction faite aux femmes par une autre.
Je demande plutôt : quelles possibilités la fiction offre-t-elle à une femme comme Jocelyne pour exister autrement que dans l'endurance et le pardon ?
Pourquoi la grandeur de la femme africaine est-elle si souvent recherchée dans sa capacité à supporter ?
Pourquoi la foi féminine devrait-elle se mesurer au nombre d'humiliations qu'une épouse réussit à absorber ?
Et pourquoi la rédemption de certains hommes semble-t-elle parfois coûter davantage aux femmes qui les entourent qu'aux hommes eux-mêmes ?
« Les Nounous est-elle vraiment le reflet de notre réalité ? »
C'est ici qu'une conversation autour de la série m'a particulièrement marqué. Une amie sur Facebook, Amina Coulibaly, économiste en chef à la Banque mondiale, m'a posé cette question (un post Facebook destinée à toutes les personnes qui sont dans son réseau) : « Je veux juste me rassurer : la série Les Nounous n'est pas le reflet fidèle de la réalité ? Parce que là, ce serait une véritable crise des valeurs morales et éthiques. » Puis elle ajoute : « En revanche, je comprendrai si la série met le doigt sur une réalité plus large : la confiance accordée à toute personne qui entre dans l'intimité d'une famille mérite d'être construite progressivement et entretenue avec discernement. »
Derrière les personnages surgit alors une question beaucoup plus inconfortable : sommes-nous en train de regarder une fiction ou quelque chose que nous reconnaissons ?
Ma réponse fut spontanée : « Malheureusement, oui. J'y reconnais une photographie de certains pans de notre société. Et je me demande parfois si la réalité ne va pas plus loin que ce que la série ose montrer. »
Je tiens au « j'y reconnais ». Une expérience personnelle n'est pas une enquête sociologique. Reconnaître Pascal Moaké dans certaines histoires ne signifie pas que tous les hommes ivoiriens seraient des Pascal Moaké. Même si je peux accuser Digbeu à tort d'être un Pascal Moaké mais personne ne peut oublier Pré Pascal Moaké.
Reconnaître Jocelyne ne signifie pas que toutes les femmes africaines vivent ainsi, Mariama Bâ dans Une si Longue lettre nous l'a bien demontré à travers le parcours de vie de Ramatoulaye et de Aïssatou. On a également Assia Djebar dans Ombre et Sultane. La fiction n'est ni un recensement ni une statistique. Mais elle peut provoquer cet effet de miroir : nous reconnaître dans ce qui est pourtant inventé.
Emma : quand le public porte le deuil d'un personnage
La mort d'Emma, la mère d'Emmanuel, offre probablement l'un des exemples les plus saisissants de cette frontière devenue poreuse entre fiction et société. Emma était un personnage. Elle appartenait à la fiction.
Pourtant, après sa disparition dans la série, des internautes ont produit des hommages et des visuels allant jusqu'à prendre la forme de véritables faire-part funéraires. Arrêtons-nous un instant sur ce phénomène.
Le démiurge avait fait mourir un personnage ; le public, lui, s'était mis à porter son deuil. Emma n'existait pas dans l'état civil, c'est-à-dire dans la vraie vie.



Mais elle existait suffisamment dans l'imaginaire de certains spectateurs pour que sa disparition déclenche des gestes sociaux habituellement associés à la mort réelle. Voilà quelque chose qui dépasse l'audience.
Un personnage devient socialement puissant lorsqu'une communauté commence à produire autour de lui des émotions, des discours et des rituels qui débordent l'œuvre qui l'a fait naître.
Le spectateur ne reçoit donc pas passivement la fiction. Il se l'approprie. Il commente. Il fabrique des images. Il rit. Il s'indigne. Et parfois, il pleure.
Stuart Hall nous aide précisément à comprendre cette circulation du sens : la représentation ne demeure pas enfermée dans l'œuvre. Elle est interprétée et retravaillée par ceux qui la reçoivent.
LA série Les Nounous ne se contente donc plus d'entrer dans les salons ivoiriens. Ses personnages en ressortent.
Ils passent de l'écran aux réseaux sociaux, des réseaux sociaux aux conversations et des conversations aux pratiques collectives.
Le miroir ne fait pas que refléter
C'est ici que le problème devient plus complexe. Une série sélectionne. Elle cadre. Elle rapproche certains personnages. Elle donne davantage de temps à certaines histoires. Elle fait rire à certains moments et souffrir à d'autres. Elle fabrique donc du sens avec des éléments empruntés au réel.
Il faut ainsi sortir d'un faux choix : soit Les Nounous reflète la société, soit Les Nounous influence nos représentations. Les deux phénomènes peuvent coexister. La société nourrit la fiction. La fiction retravaille la société. Le public interprète la fiction. Et ces interprétations retournent dans la vie sociale. Photographie ou normalisation ?
C'est pourquoi photographier une pratique et la normaliser sont deux choses différentes.
Oui, certains hommes trompent leur épouse. Oui, certaines femmes pardonnent et vice-versa.
Oui, certaines personnes restent dans des relations qui les détruisent. Oui, des familles se déchirent autour des héritages. Oui, les rumeurs détruisent.
Mais le réalisme ne signifie pas : « Cela existe, donc cela est normal. » Il demande : « Cela existe. Maintenant, regardons ce que cela produit sur les êtres humains. » C'est précisément là que la fiction populaire africaine peut devenir extraordinairement puissante.
Le vrai problème n'est peut-être pas Pascal Moaké
Regardons finalement la mécanique qui m'interroge. Pascal Moaké transgresse. Les femmes souffrent.
Jocelyne prie. Jocelyne pardonne. Doty, maitresse et mère soufrent. Les femmes rivalisent en la présence de Bébé miracle. Et Pascal Moaké demeure au centre. C'est le point focal, l'épicentre, le foyer de la narration.
Voilà ce qui "pourrait" me gêne"r" : la distribution des dignités. Mais à vrai dire, j'ai conscience que nous sommes en plein dans la tragédie au sens greco-romain du terme : tout est écrit.
Je ne peux pas affirmer sans une analyse précise de toute la trajectoire narrative que la série « glorifie » Pascal Moaké. Je peux dire aisement en m'appuyant sur La Poétique d'Aristote que Pascal Moaké est dans La Faute ou l'Erreur (Hamartia) et la Démesure (Hubris). Ce serait aller trop loin pour certain mais je reste ouvert à la discussion.
Mais je peux aussi poser la question : que produit symboliquement le fait que cet homme demeure, malgré tout, l'objet du désir et de la compétition féminine ? La question ne condamne pas l'œuvre. Elle ouvre la discussion, une discussion saine et depassionnée.
Non, Franck Vléhi n'a pas à faire la morale
Cette critique ne doit surtout pas conduire à réclamer une télévision moralisatrice. Franck Vléhi n'est ni ministre de l'Éducation nationale ni directeur de conscience. Une fiction n'est pas un manuel de bonne conduite. Nous avons besoin de Pascal Moaké. Nous avons besoin de Stéphanie. Nous avons besoin des « pipettes ».
Nous avons besoin des menteurs, des manipulateurs, des naïfs et des personnages contradictoires. Parce qu'une société sans contradictions ne produit pas de grande fiction. Représenter n'est pas approuver. Montrer n'est pas consacrer. Comprendre n'est pas excuser.
Pardonner n'est pas nécessairement reprendre. Mais nous avons également le droit de discuter de ce que ces représentations produisent. C'est même prendre l'œuvre au sérieux.
Lorsque le créateur propose, la société répond
C'est peut-être là que se situe finalement la véritable puissance de la série.
Les créateurs proposent. Les personnages incarnent. Le public interprète. La société discute. C'est précisément parce que la série rencontre un immense succès que cette conversation mérite d'exister. Pas pour demander à Franck Vléhi de « rendre des comptes ».
Pas pour lui expliquer quelle fin il aurait dû écrire. Pas pour transformer Daloa360.com en tribunal de la morale. Nous ne somes pas la 6ᵉ chambre du Tribunal correctionnel de la Seine venue rejouer le procès de Madame Bovary. Mais pour lui accorder quelque chose de beaucoup plus précieux : la dignité de la critique.
La question d'Amina Coulibaly demeure : « Est-ce vraiment nous ? » J'aimerais pouvoir répondre simplement non. Je préfère une réponse plus prudente : j'y reconnais une partie de nous. Et parfois, lorsque la fiction ressemble autant aux histoires que nous entendons et vivons autour de nous, une dernière inquiétude apparaît : et si la réalité allait encore plus loin que ce que la fiction ose nous montrer ?
Karamoko DIABY
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