Les Nounous fait rire, émeut et divise. Mais derrière son succès populaire se trouve peut-être quelque chose de plus important : la construction d'un véritable monde social. Tatiana, Stéphanie, Mory, Matt, Cérane, Demnosahi, Jocelyne Moaké ou Pascal Moaké ne sont pas seulement des personnages. Ensemble, ils composent une société fictionnelle dans laquelle le spectateur reconnaît des comportements, des conflits et des aspirations familiers. Comme Balzac, Flaubert ou Ken Bugul avec les moyens de la littérature, Franck Vléhi et son équipe créative disposent de ceux de l'image. Jusqu'où peut-on alors pousser la comparaison ?
Les Nounous : le succès qui mérite désormais la critique
Il faut commencer par rendre à Les Nounous ce qui lui appartient : sa réussite.
Une série capable d'installer ses personnages dans les conversations et de provoquer des débats autour du couple, de la famille, de l'argent, de la fidélité, de l'héritage, du travail, de la religion ou de la réputation a déjà accompli quelque chose de considérable.
Les Nounous n'est plus seulement un divertissement. La série est devenue, à sa manière, un petit théâtre de notre société. Et c'est précisément parce qu'elle rencontre son public qu'elle mérite mieux que deux réactions paresseuses : l'adulation ou la condamnation. Elle mérite la critique.
Le théoricien britannique Stuart Hall a consacré une partie importante de ses travaux aux représentations culturelles. Son apport est précieux ici : représenter le monde ne revient pas simplement à le reproduire. Les images, les récits et les mots participent aussi à la production du sens que nous lui attribuons.
Voilà pourquoi une série populaire mérite d'être interrogée.
Non parce qu'elle aurait l'obligation d'éduquer. Mais parce qu'elle représente. Et représenter, c'est déjà choisir.
Balzac et le pouvoir du créateur-démiurge
Il n'est peut-être pas aussi incongru qu'il y paraît d'inviter symboliquement Franck Vléhi à une table où seraient déjà assis Honoré de Balzac, Gustave Flaubert et Ken Bugul. Non pour proclamer une quelconque équivalence entre leurs œuvres. Les époques, les supports et les procédés sont différents.
La comparaison se situe ailleurs.Tous participent, avec les moyens de leur art, à cet extraordinaire pouvoir de la fiction : faire exister des êtres qui n'existent pas, puis nous obliger à parler d'eux comme s'ils étaient nos voisins. Balzac ne racontait pas seulement des histoires. Il construisait une société.
La Comédie humaine est peuplée de riches, de pauvres, d'héritiers, d'ambitieux, de calculateurs, d'amoureux, d'opportunistes, de naïfs et de victimes.
Le romancier devient presque un démiurge. Il distribue les cartes avant que ses personnages commencent à jouer.
Qui sera riche ? Qui héritera ? Qui convoitera cet héritage ? Qui aimera la personne qu'il aurait fallu fuir ?
Mais surtout : Qui paiera ? Qui sera pardonné ? Qui perdra tout ? Qui pourra recommencer ?
C'est là que la comparaison avec Les Nounous devient intéressante. Franck Vléhi n'est cependant pas Balzac seul devant sa feuille. Une série est une création collective : scénario, réalisation, dialogues, interprétation, production et montage participent à la construction du récit.
Le démiurge audiovisuel est donc un démiurge collectif. La question reste néanmoins entière : pourquoi donner ce destin à un personnage plutôt qu'un autre ?
Tatiana : quand l'argent met la famille à nu
Prenons le cas de Tatiana. Son héritage est convoité au sein même de sa famille adoptive.
Regardons cette intrigue avec les lunettes de Balzac. La narration décide que Tatiana possède un héritage, que cet argent suscite la convoitise et, surtout, que le danger provienne de ceux qui étaient censés constituer son refuge familial.
L'argent devient beaucoup plus qu'un élément de scénario.
Il révèle. Il fait tomber les masques. Et il pose une question brutale :
que reste-t-il de la famille lorsque l'intérêt économique entre en concurrence avec l'amour ? L'adoption garantit-elle l'affection ? Le titre de parent suffit-il à produire une obligation morale ? Voilà une mécanique presque balzacienne. L'argent ne crée pas nécessairement le vice. Il lui donne l'occasion de se montrer.
Stéphanie : lorsque Flaubert rencontre l'illusion amoureuse
De Tatiana à Stéphanie, l'argent laisse place à l'amour.
Mais l'illusion demeure. Stéphanie est belle, intelligente, capable. Et pourtant persuadée qu'elle réussira à transformer un compagnon qui ne travaille pas et ne semble pas vouloir travailler. Il serait facile de rire d'elle. Ce serait manquer l'essentiel. Car l'intelligence n'immunise pas contre l'aveuglement amoureux. On peut être brillante professionnellement et vulnérable sentimentalement. On peut surtout aimer non pas l'homme qui se trouve devant soi, mais celui que l'on imagine qu'il deviendra. C'est ici que Flaubert rejoint la conversation, on pourrait aller plus loin, pour dire un siècle entre les siècles.
Dans Madame Bovary, ce qui continue de nous fasciner est notamment l'abîme entre le monde qu'Emma désire et celui dans lequel elle vit.
Stéphanie n'est évidemment pas une Emma Bovary africaine.
Le rapprochement porte sur un mécanisme plus universel : la puissance de l'imaginaire amoureux lorsqu'il entre en conflit avec le réel.
Combien de temps peut-on aimer le potentiel d'une personne lorsque la réalité démontre qu'elle ne souhaite peut-être pas devenir celle que nous avons imaginée ?
Mory et Matt : les « pipettes » et la société du qu'en-dira-t-on
Et puis il y a Mory et Matt. Les « pipettes ». Ils savent tout. Ou presque. Quelqu'un leur a dit. Ils ont entendu. Ils interprètent. Ils complètent les blancs. Ils commentent. Ils diffusent. Nous rions. Mais peut-être rions-nous de nous-mêmes.
Le sociologue Erving Goffman offre ici une clé intéressante. Dans La Mise en scène de la vie quotidienne, il analyse les interactions sociales à travers une métaphore théâtrale : nous nous présentons aux autres et cherchons à maîtriser l'impression que nous produisons.
Les « pipettes » ne parlent donc pas seulement des autres. Elles participent à fabriquer l'image sociale des autres. Une réputation peut être détruite sans tribunal.
Une vérité peut devenir mensonge après quelques transmissions. Balzac avait ses salons et son « qu'en-dira-t-on ». Nous avons Facebook, TikTok, WhatsApp, les captures d'écran et les audios transférés. Et Les Nounous a ses « pipettes ».
La technologie évolue.Notre fascination pour la vie des autres beaucoup moins.
Cérane, Demnosahi et les autres : une société miniature apparaît.
Cérane, Demnosahi, Affoué, Michelle et les autres complètent cet édifice. Ils travaillent. Certains refusent de travailler. Ils aiment. Ils convoitent. Ils mentent. Ils pardonnent. Ils prient. Ils manipulent. Ils parlent des autres. Ils espèrent. Ils souffrent. Ils recommencent.
Mis ensemble, ils ne constituent plus simplement une galerie de personnages. Ils forment une société miniature.
Mais si Balzac nous permet de penser la construction de ce monde et Flaubert certaines de ses illusions, il manque encore un regard essentiel : celui d'une Afrique regardée depuis l'Afrique.
Ken Bugul et le réalisme africain de l'intime
C'est ici que Ken Bugul devient fondamentale pour compendre Les Nounous. Le Baobab fou nous confronte notamment à la quête de soi, au corps, au regard de l'autre, à l'aliénation et à la confrontation avec l'Occident. Dans Riwan ou le Chemin de sable, d'autres questions surgissent : tradition, polygamie, identité, condition féminine.
Ken Bugul nous évite surtout une opposition trop facile entre une Afrique prisonnière de ses traditions et un Occident qui aurait résolu les problèmes du couple, de la sexualité ou de l'émancipation.
Elle complique le tableau. Et c'est précisément pour cela qu'elle est précieuse.
Je propose de la lire ici comme une grande figure d'un réalisme africain de l'intime : non comme une école littéraire dans laquelle il faudrait l'enfermer, mais comme une manière de regarder les expériences africaines de l'intérieur lorsque société, tradition, désir et condition féminine entrent en collision.
Le réalisme ne consiste plus simplement à dire : « C'est comme cela chez nous. » Il demande : « Puisque cela existe chez nous, qu'est-ce que cela fait aux êtres humains ? »
Et cette question nous conduit vers la partie la plus délicate de Les Nounous. Car après avoir demandé comment Franck Vléhi et son équipe fabriquent une société, une seconde question devient inévitable : que fait cette société fictive à ceux qui la regardent ?
C'est là que commencent Jocelyne, Moaké, Emma et le débat sur les valeurs que la série met en circulation.
Karamoko DIABY
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