Le prix garanti aux planteurs a lourdement chuté, passant de plus de 4 euros à moins de 2 euros le kilo. Des milliers de tonnes de fèves sont bloquées dans les ports d'Abidjan et de San Pedro. Et dans le Haut-Sassandra, région historique de cette culture, les producteurs commencent à craquer. Certains menacent l'État de faire grève. D'autres préparent déjà leur départ pour le Libéria.
Entre 800 000 et un million de personnes travaillent dans les champs de cacao ivoiriens. Avec leurs familles, ce sont cinq millions d'habitants, soit un sixième de la population du pays, qui vivent de cette filière. Parmi eux, de nombreux Burkinabè ont migré massivement ces dernières décennies pour travailler la terre.
Aujourd'hui, ces planteurs ne gagnent plus que l'équivalent de 5 % du prix d'une tablette de chocolat. Leur vie est très précaire. Et la situation ne s'est pas arrangée avec le nouveau prix au kilo fixé par l'État en mars.
Comment fonctionne la fixation du prix
En Côte d'Ivoire, c'est l'État qui fixe le prix du cacao, c'est-à-dire le revenu que reçoit le planteur pour un kilo vendu. L'objectif affiché est de stabiliser leur niveau de vie. C'est aussi l'État qui organise la commercialisation via des coopératives, des acheteurs locaux et des exportateurs. Le marché fonctionne par anticipation : l'État vend une grande partie de sa récolte aux acheteurs en amont pour éviter la volatilité des cours, puis fixe les prix.
Il y a six mois, le prix avait atteint des records : 2 800 francs CFA, soit plus de 4 euros le kilo. Mais face à la crise actuelle, l'État a rétropédalé. En mars, il a annoncé une baisse de 60 % du prix garanti.
Pourquoi les cours mondiaux s'effondrent
Les cours mondiaux du cacao se sont effondrés ces derniers mois en raison des incertitudes sur la production en Afrique. L'année 2025 a été très compliquée, marquée par le dérèglement climatique et les maladies du cacaoyer. Conséquence : une baisse de la production, des ventes, et de la demande. Les négociants internationaux refusent désormais d'acheter à des prix trop élevés.
Depuis plusieurs semaines, des milliers de tonnes de cacao s'accumulent dans les coopératives et les principaux ports du pays, à Abidjan et San Pedro. Certains planteurs, privés de revenus, écoulent leur cacao au rabais. D'autres finissent par détruire leurs stocks.
Des menaces de grève
Face à cette situation, certains acteurs de la filière menacent l'État de faire grève. Une paralysie du secteur aurait des conséquences dramatiques pour l'économie nationale et pour les millions de personnes qui dépendent du cacao.
Dans le Haut-Sassandra, les producteurs se serrent encore un peu plus la ceinture. Mais la colère monte. « On ne peut plus vivre comme ça », confie un planteur de la périphérie de Daloa, qui préfère garder l'anonymat. « L'État nous a promis des choses. Aujourd'hui, on attend. Et pendant ce temps, nos familles souffrent. »
La fuite vers le Libéria
Cette chute des cours met en péril le quotidien des petits planteurs à tel point que nombre d'entre eux exploitent désormais des champs au Libéria, pays voisin très forestier où la terre est bien plus fertile et où le prix au kilo est bien plus élevé qu'en Côte d'Ivoire.
Le sociologue Oscar Toukpo, spécialiste des questions de vulnérabilité dans la filière cacao, explique cette dynamique :
« Le constat, c'est que compte tenu de la faible rentabilité en Côte d'Ivoire, ces paysans aujourd'hui migrent massivement au Libéria pour créer de nouvelles plantations. Je pense que d'ici quelques années, le Libéria pourrait devenir le premier producteur de cacao, vu l'intensité de la migration des producteurs ivoiriens, et ouest-africains notamment burkinabè qui vont s'installer massivement dans ces localités-là. »
Une déforestation qui pourrait se répéter
Si la dynamique continue, certains observateurs craignent que le Libéria ne connaisse la même déforestation qu'en Côte d'Ivoire. Le constat est accablant : près de 90 % des forêts primaires ivoiriennes ont disparu en soixante ans, dévorées par l'expansion des plantations de cacao.
Le Haut-Sassandra, autrefois couvert de forêts denses, porte encore les stigmates de cette destruction. Les sols s'appauvrissent. Les pluies se font plus rares. Et les planteurs, poussés par la misère, partent chercher une terre plus généreuse ailleurs. Une fuite en avant aux conséquences écologiques et humaines incalculables.
Dans le Haut-Sassandra, l'heure du choix
À Daloa, Issia, Vavoua et Zoukougbeu, les conversations des veillées tournent désormais autour de deux options. Rester et lutter, en espérant une intervention de l'État ou une remontée des cours. Ou partir, comme tant d'autres, tenter sa chance au Libéria.
« Mon voisin est déjà parti il y a six mois. Il m'a dit que là-bas, la terre donne tout de suite, sans engrais, sans pesticide », raconte un jeune planteur de la région. « Moi, je veux rester ici, chez moi. Mais si ça continue comme ça, je n'aurai pas le choix. »
La crise du cacao n'est pas seulement une question de prix. C'est une question de survie pour des millions de familles. Et pour le Haut-Sassandra, l'avenir s'assombrit un peu plus chaque jour.