Au quatrième étage : le critique littéraire a-t-il des amis ?
Au quatrième étage de notre immeuble de la critique littéraire, une question pour le moins délicate nous attendait : le critique littéraire a-t-il des amis ? Autour de cette interrogation, Isma Tuuré et Erick Digbé, avec Yves Arsène Kouakou à la modération, ont tenté de réfléchir à la liberté du critique, à ses relations avec les écrivains et les autres acteurs du champ littéraire, mais surtout à cette zone parfois trouble où l'amitié, l'admiration, la complicité et l'exigence critique peuvent se rencontrer.
En réalité, le critique est aussi un être social. Il évolue dans un milieu où il connaît des auteurs, des éditeurs, des journalistes, des universitaires, des artistes. Il y noue des amitiés, des complicités, parfois même des fraternités. Dès lors, une question s'impose : peut-on conserver toute sa liberté de jugement lorsqu'on doit écrire sur l'œuvre d'un ami ? Et inversement, faut-il nécessairement considérer l'amitié comme une menace pour la critique ?
Un grand merci d'abord à Isma Tuuré, de la famille, qui, de la France, en vacances, n'a pas hésité un seul instant à répondre présent pour participer à cette journée. Sa présence, comme toujours, était à la fois fraternelle et intellectuellement stimulante. Pour Isma Tuuré, l'amitié ne devrait pas être considérée comme un obstacle systématique au jugement critique. Elle peut au contraire devenir un espace d'enrichissement mutuel et de création. C'est là qu'intervient la belle notion d' "amitié créatrice".
L'amitié créatrice serait cette relation fondée sur une véritable complicité intellectuelle, des influences esthétiques et éthiques réciproques, mais aussi sur la capacité à accueillir les suggestions, les objections et les critiques de l'autre. Elle suppose une forme d'alliance entre des consciences intellectuelles et esthétiques qui, loin de se complaire dans la flatterie, cherchent à se stimuler mutuellement. L'ami n'est donc pas nécessairement celui qui applaudit. Il peut être celui qui dérange, qui questionne, qui exige et qui oblige à aller plus loin.
Cette réflexion peut d'ailleurs être mise en dialogue avec le concept anglo-saxon de "critical friend", ou "ami critique", notamment développé dans les domaines de l'éducation, de l'évaluation et de l'accompagnement. Un ami critique est précisément celui qui conjugue confiance et exigence : quelqu'un qui connaît suffisamment l'autre pour comprendre sa démarche, mais qui conserve assez de liberté pour lui opposer un regard rigoureux, parfois provocateur, toujours nécessaire.



Et si nous avions besoin, dans tous les domaines de la création, de ces amis critiques ? Des personnes capables de nous dire ce que nous ne voulons pas toujours entendre, non pour nous abattre, mais pour nous permettre de progresser ?
Reste alors la question, peut-être la plus inconfortable. Nos amitiés survivent-elles à nos critiques ? Nos convictions résistent-elles toujours à nos affections ? Et combien de fois avons-nous été tentés de retenir une phrase, d'adoucir un jugement ou de flétrir notre propre exigence pour ne pas blesser quelqu'un que nous aimons ?
Nin'wlou à l'époque à Éric : "Si tu veux faire de la critique, apprête-toi à perdre des amis." Résultat ? Il en a perdu beaucoup et gagné de vrais.
Merci à Yves Arsène Kouakou, qui a modéré ce quatrième étage. Il était doublement notre partenaire : d'abord à travers Saint Graal Ivoirien, sa maison d'édition, partenaire de cette activité, puis comme modérateur de ce panel. Avec son sens de la provocation, il nous ramenait constamment à l'essentiel : avons-nous déjà perdu des amis à cause de nos critiques ? Et nos jugements ne fléchissent-ils pas parfois devant nos amitiés ?
Au fond, la question n'était peut-être pas simplement de savoir si le critique littéraire a des amis, mais plutôt de savoir ce que l'amitié fait à la critique et ce que la critique fait à l'amitié. Parce qu'une véritable amitié intellectuelle ne devrait pas nous demander de renoncer à notre liberté. Elle devrait, au contraire, nous donner davantage de courage pour exercer cette liberté.
Source : Ligne de Mire.
Ce texte est la proprièté de Ligne de mire, nous l'avons juste adpté le contenu à un article publiable.
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